Disparition silencieuse des petits métiers maritimes du nord marocain
Le long des côtes du nord du Maroc, de Tanger à Al Hoceïma, en passant par Tétouan, M’diq, Ksar Sghir, ou les criques tranquilles de Jebha, des métiers anciens résistent encore aux vents du changement. À quelques kilomètres à l’intérieur des terres, Chefchaouen veille en silence sur les montagnes, tandis que Ouezzane, discrète mais enracinée, conserve elle aussi une mémoire artisanale liée aux échanges entre mer et montagne.
Dans cette région riche d’histoire, marquée par le brassage entre cultures rifaine, andalouse et méditerranéenne, des savoir-faire liés à la mer, pêche artisanale, ramassage d’algues, réparation de filets, construction de barques, sont en train de disparaître. Non pas faute d’utilité, mais faute de reconnaissance, de relève, et de conditions de vie dignes. Ces métiers modestes, souvent invisibles, portent pourtant en eux une manière de vivre la mer autrement, entre respect du rythme naturel et transmission silencieuse. Et s’ils venaient à disparaître, c’est tout un pan de la mémoire nord-marocaine qui s’effacerait.
Durant des décennies, les villages côtiers ont vécu au rythme de la mer. Chaque saison avait ses coutumes, chaque famille un rôle à jouer. À Al Hoceïma, les anciens se remémorent les nuits passées à attendre le retour des barques, éclairées seulement par la lueur des lampes à pétrole.
Mohamed, 67 ans, pêcheur à Jebha, témoigne : « Dans le passé, nous partions en mer avec presque rien : une barque, des lignes, et notre expérience. Nous connaissions les zones à mérou, les moments où les daurades remontent. Aujourd’hui, nous voyons des bateaux usines qui raclent tout. Il ne reste plus rien pour nous. »
La pression sur les ressources marines et l’arrivée des chalutiers industriels ont fragilisé la pêche artisanale. En conséquence, de nombreux petits pêcheurs abandonnent leur activité, et les jeunes ne souhaitent plus s’y engager.
Dans l’ombre, des femmes invisibles, pourtant essentielles, perpétuent également des métiers oubliés. À Oued Laou, Ksar El Majaz ou Larache, elles ramassent les algues, réparent les filets, trient les poissons au port. Leur travail est souvent précaire, non déclaré, et pourtant vital pour le bon fonctionnement de toute la chaîne.
Aïcha, 54 ans, filetière à M’diq, raconte : « Je répare les filets depuis l’âge de 15 ans. C’est un travail précis, chaque nœud doit être bien fait. Mon mari était pêcheur. À sa mort, j’ai continué pour nourrir mes enfants. Aujourd’hui, plus personne ne veut apprendre ce métier. »
Certaines femmes se regroupent en coopératives pour mieux vendre leurs produits ou transformer le poisson (séchage, salaison, conserves artisanales). Cependant, les moyens manquent, et le soutien des autorités est souvent insuffisant. Au-delà de l’économie, ces métiers témoignent d’un lien profond avec cette école de patience et d’humilité, qui est la mer. Une connaissance intime des courants, des vents, des saisons.
Sur les côtes du nord du Maroc, la construction artisanale des barques en bois était autrefois un métier courant et respecté. Aujourd’hui, elle est en voie de disparition, non pas à cause d’un changement de matériau, la barque en bois reste la norme, mais du fait de la réglementation de plus en plus stricte encadrant la fabrication et l’usage des embarcations de pêche.
Yassine, 29 ans, charpentier de marine à Al Hoceïma, témoigne : « Mon père m’a transmis ce métier depuis l’adolescence. On fabriquait des barques à la main, avec du bois qu’on allait chercher nous-mêmes. Mais aujourd’hui, la loi ne permet plus de construire ou de vendre des barques de pêche sans autorisation. Il faut une immatriculation, un dossier, un agrément. Moi, je ne construis plus. Le vrai travail a disparu. »
Si la réglementation vise à encadrer la sécurité en mer et lutter contre la pêche illégale, elle a aussi contribué, involontairement, à affaiblir une profession ancrée dans la culture maritime marocaine. Les jeunes s’en détournent, et les anciens ferment peu à peu leurs ateliers.
La barque en bois, autrefois fierté des villages côtiers, devient aujourd’hui un objet patrimonial plus qu’un outil quotidien, et avec elle, c’est une part du savoir-faire maritime traditionnel qui risque de sombrer dans l’oubli.
La plupart des jeunes désertent ces métiers. Les revenus sont incertains, les conditions difficiles et l’avenir flou. Peu de formations professionnalisantes existent dans les villages, et la mer effraie ceux qui n’y ont pas grandi.
Fatima Zahra, 23 ans, originaire de Bni Boufrah, constate : « Mon grand-père était pêcheur, mais moi, je suis partie étudier à Tétouan. Il me dit souvent : “Ce que je sais, tu ne le trouveras pas dans les livres.” Et c’est vrai, je me rends compte que nous perdons quelque chose d’important. »
Ces métiers sont des moyens de subsistance, ils incarnent une autre relation à la mer, plus lente, respectueuse et durable. Les pêcheurs traditionnels ne prenaient que ce qu’il fallait, connaissaient les règles non écrites du partage et géraient collectivement les ressources. Préserver ces savoir-faire, ou plutôt, ce patrimoine culturel et écologique, c’est préserver une relation équilibrée à la nature. C’est également sauvegarder des récits, des gestes, des mots qui n’existent nulle part ailleurs.
Les côtes du nord marocain regorgent d’histoires, de savoirs, de traditions menacées d’oubli. Si rien n’est entrepris pour documenter, transmettre et valoriser ces métiers, ils disparaîtront à jamais, emportant avec eux une partie de l’âme maritime du pays.
Il est encore temps de les écouter, de les écrire, de leur donner une place. Car entre mer et mémoire, il y a des vies entières que l’on ne peut se permettre d’effacer.


