Larache – Une mémoire urbaine précieuse… et négligée malgré son festival MATA
La ville n’a pas besoin de tours de verre ni de TGV pour retrouver sa place. Ce qu’elle réclame, c’est de la vision, du soin, de la cohérence. Revaloriser son patrimoine, dynamiser son port, accompagner ses jeunes, structurer son offre touristique culturelle, mettre en avant son terroir agricole : les pistes sont nombreuses, et toutes respectueuses de son identité. La beauté discrète de Larache n’est pas un mythe. Elle est bien réelle. Encore faut-il que les décideurs la regardent autrement qu’en noir et blanc.
À première vue, Larache semble figée dans le temps. Cité côtière au charme ancien, perchée entre Atlantique et histoire, elle porte les traces d’un passé riche, mêlant héritage andalou, occupation espagnole et mémoire marocaine profonde. Mais derrière ses remparts blanchis au soleil et ses ruelles sinueuses, un constat s’impose : Larache est aujourd’hui absente des grands récits de développement qui animent d’autres villes du nord, comme Tanger ou Tétouan. Comparée à ces dernières, elle semble en marge des dynamiques économiques actuelles, malgré un potentiel évident.
La médina, modeste mais authentique, les vestiges du port, les bâtiments d’architecture coloniale, le fortifié Borj Lhriq ou encore le mythique site archéologique de Lixus sont autant de témoins d’une histoire foisonnante. Pourtant, ces éléments patrimoniaux peinent à trouver leur place dans une stratégie de valorisation durable. Le site de Lixus, pourtant unique en Afrique du Nord, reste largement sous-exploité. Son potentiel touristique est énorme, mais l’absence de signalétique moderne, de médiation culturelle ou d’accueil structuré en limite la portée. Même la vieille ville, avec ses façades d’influence andalouse, commence à montrer des signes de fatigue. Ravalements aléatoires, commerces fermés, bancs publics absents… À mesure que le centre historique se vide, l’impression d’une ville “oubliée” se renforce.
Les jeunes, eux, regardent ailleurs : vers les grandes villes, vers l’Europe parfois. Manque d’opportunités, services publics limités, faible dynamisme culturel… Le quotidien à Larache pousse trop souvent au désintérêt civique. Le tourisme y est saisonnier, l’investissement privé rare, et les infrastructures ne suivent pas. Le port, autrefois très actif, ne joue plus le rôle central qu’il avait dans la vie économique locale.
Même sur le plan du cadre de vie, la ville peine à offrir des services à la hauteur de ses attentes. L’entretien des rues, des plages ou des espaces verts reste très aléatoire. Certaines artères principales sont marquées par des trottoirs défoncés, des lampadaires hors service, ou une signalisation vieillissante. La corniche, pourtant prisée en été, manque de constance dans sa gestion hors saison. Des quartiers périphériques souffrent d’un enclavement réel, et les anciens bidonvilles ne sont pas tous totalement résorbés. L’urbanisme, parfois anarchique, renforce l’impression d’un manque de vision globale.
Pourtant, il serait injuste de réduire Larache à ses lenteurs urbaines. Car derrière la façade figée de la ville, la région, elle, bouillonne d’activité agricole. Larache est aujourd’hui l’un des bastions majeurs de l’agriculture au Maroc. La plaine du Loukkos, riche en eau et en terres fertiles, alimente une production impressionnante de fruits rouges, fraises, framboises, myrtilles, destinés à l’export. À cela s’ajoutent la production sucrière, le maraîchage intensif et une filière de transformation agroalimentaire en développement. Ces secteurs créent de l’emploi, structurent le tissu économique rural, et positionnent Larache comme un acteur clé dans la sécurité alimentaire du pays.
Les habitants de Larache ne manquent ni d’attachement à leur ville, ni d’idées pour l’améliorer. Mais ce qui revient le plus souvent dans leurs témoignages, c’est une forme de désillusion. “On a tout ce qu’il faut, mais on ne sait pas quoi en faire”, résume un artisan du centre-ville. L’impression d’être relégué, ignoré des plans nationaux, revient souvent. Et pourtant, Larache est un puits de potentiel inexploité.
Le festival MATA, organisé depuis 2011 spécifiquement dans le village de Zniyed, au sein de la commune de Larbraa de Ayacha, dans la province de Larache, incarne à lui seul cette dualité. Un événement culturel porteur, célébrant un patrimoine unique et ancestral, mêlant tradition équestre, musique populaire et liens communautaires. Un événement salué pour sa réussite locale, mais victime d’une communication déficiente. Le choix récurrent d’intermédiaires qui ne sollicitent que des cercles médiatiques restreints empêche l’événement de rayonner au niveau national, voire international. Résultat : une visibilité réduite, un public limité, et un impact amoindri, malgré la richesse de l’initiative. Ce manque d’ouverture en dit long sur le type de gouvernance locale qui freine le développement de tout un territoire.
Larache mérite mieux. Et si le sursaut ne vient pas d’en haut, il viendra peut-être d’en bas : des citoyens qui, chaque jour, refusent que leur ville soit condamnée à l’oubli.


