Les arbres de Tanger emprisonnés dans le ciment et un urbanisme désorienté
Tanger se transforme, change de visage et se revêt de modernité. Partout, on voit des trottoirs qui s’élargissent, des routes qui se rénovent, et des places publiques embellies de béton frais et de carrelage étincelant. On dirait une ville qui se prépare pour un avenir plus moderne, plus propre et plus fluide.
Cependant, en observant plus attentivement, entre les échafaudages et les pelles mécaniques, un détail attire l’attention : des arbres, plantés il y a des années, parfois même des décennies, sont aujourd’hui littéralement piégés dans le ciment. Ils n’ont aucun espace pour respirer, pas un centimètre de terre autour de leurs troncs, juste une dalle grise parfaitement lissée qui semble dire : « Merci pour votre contribution, vous pouvez mourir en silence maintenant. »
On aimerait croire qu’il s’agit d’un incident isolé. Malheureusement, ce phénomène se retrouve dans plusieurs zones de la ville. Comme si les arbres étaient considérés comme du mobilier urbain, et non comme des plantes vivantes, ils naissent, grandissent, se nourrissent, se reproduisent… Leur unique fonction semble être de rendre l’endroit plus joli sur les photos, peu importe s’ils s’éteignent lentement sous la couche de ciment. Les internautes ont rapidement réagi, partageant des photos entre indignation sincère et sarcasme bien aiguisé. Un arbre sans accès à la terre, c’est un peu comme un poisson sans eau : cela ne dure pas très longtemps.
Mais ce n’est pas tout. À côté des arbres étouffés, on trouve des trottoirs neufs mais impraticables, ponctués de poteaux, de câbles, de marches et d’obstacles dignes d’un jeu télévisé. Certaines portions de chaussées, fraîchement rénovées à grands frais, présentent déjà des signes de dégradation, ou pire, sont rapiécées à la va-vite, comme si on corrigeait en urgence ce qui aurait dû être bien fait dès le départ. Des rues asphaltées la semaine dernière sont déjà recassées pour une conduite oubliée, un câble à poser, un raccord à corriger. Parfois, on a l’impression que les travaux sont lancés avant même d’avoir été pensés. Et ce sont les piétons, les automobilistes, les commerçants et les visiteurs qui en font les frais.
Cela dit, malgré tout cela, Tanger reste belle. Elle conserve ce charme unique, ce mélange d’ancien et de nouveau, ce souffle venu de la mer. Les habitants, eux, continuent de supporter avec une patience admirable les incohérences d’un urbanisme qui semble parfois improvisé. On voit bien que la ville souhaite avancer, évoluer et se moderniser. Mais faut-il pour autant sacrifier la logique, le vivant et le confort des usagers au nom de la rapidité ou de la « beauté de surface » ?
Tanger mérite mieux. Elle mérite que l’on prenne le temps de réfléchir avant de paver. Elle mérite un urbanisme qui respecte ses arbres, ses habitants et ses visiteurs. Car une ville, ce n’est pas seulement une façade rénovée ou un trottoir bien aligné. C’est aussi un arbre qui respire, un piéton qui marche librement, un banc à l’ombre et une rue pensée avec bon sens.
On espère qu’un jour, les arbres pourront à nouveau respirer. Et que l’on n’aura plus à écrire des chroniques sur le béton qui étouffe le vivant. En attendant, ceux qui aiment Tanger continuent d’espérer et de contourner les chantiers.
Photos Sanae Alami


