Tanger, la ville qui parle plusieurs langues. Comment valoriser cette richesse linguistique sans la figer ?
Tanger ne se limite pas à une seule langue. Elle en parle cinq, ou plus, et parfois toutes en même temps. Ici, les mots glissent d’un idiome à un autre sans crier gare. Au cours d’une même conversation, on passe de la darija au français, on glisse un mot en espagnol, et on conclut en rifain ou en anglais. C’est l’une des grandes beautés de Tanger : son oreille plurielle, son accent intraduisible, son identité tissée de langues superposées.
L’histoire de la ville est une véritable leçon de géographie linguistique. Ancienne zone internationale et carrefour d’influences méditerranéennes, Tanger a accueilli diplomates, écrivains, exilés et marchands. De ces rencontres, elle a hérité de sons, d’expressions et d’habitudes. On entend encore de l’espagnol, surtout parmi les aînés. Le français demeure très présent dans les administrations et les commerces. L’anglais progresse, notamment chez les jeunes et dans les écoles privées, tandis que le rifain, langue de nombreux quartiers, rythme les échanges quotidiens.
C’est surtout dans ce mélange que réside le charme. À Tanger, le passage d’une langue à l’autre se fait naturellement. C’est un art, une manière de penser et de vivre. Une phrase débute en arabe dialectal, se poursuit en français et se termine dans un anglais approximatif mais assumé.
Cependant, cette diversité n’est pas seulement une curiosité ; c’est un héritage, une richesse, mais aussi un défi. Dans les écoles, certains enseignants constatent que les élèves naviguent entre les langues sans toujours les maîtriser pleinement. Le résultat ? Des jeunes souvent créatifs à l’oral, mais parfois en difficulté lorsqu’il s’agit d’écrire ou de structurer une pensée.
Pourtant, ce désordre apparent est aussi une forme d’intelligence collective. Tanger a toujours été une ville où l’on compose avec l’autre, où l’on s’adapte et où l’on invente. Cette fluidité linguistique se retrouve dans sa littérature, sa musique, son humour, et sa manière unique de raconter le monde.
Alors que la ville se transforme à une vitesse fulgurante, que les immeubles remplacent les souvenirs, il est peut-être temps de se poser une question simple : que faire de ce patrimoine immatériel ? Comment valoriser cette richesse linguistique sans la figer ? Et surtout, comment permettre à Tanger de continuer à s’exprimer librement, dans toutes ses voix ?
Car au fond, Tanger n’a jamais été une ville qui parle. C’est une ville qui chante, qui improvise, qui joue avec les mots. Une ville qui, pour rester elle-même, n’a pas besoin de choisir une langue. Il lui suffit de continuer à écouter et à se faire entendre.


